Stéphanie Doyle : Tu célèbres bientôt ton premier anniversaire à la tête du CQDM (avril 2025). Quels ont été, selon toi, les principaux apprentissages de cette expérience ?
Véronique Dugas : C’est un apprentissage immense, à la fois sur le plan professionnel et personnel. N’ayant jamais occupé un poste de PDG auparavant, donc j’ai dû adopter une posture entièrement nouvelle. Cela implique notamment de bien distinguer mon rôle de celui du conseil d’administration, d’élargir mon champ de vision et d’assumer pleinement les décisions stratégiques.
Ce qui change surtout, c’est la perspective. Dans mes fonctions précédentes, j’avais des mandats plus ciblés, très proches du développement des affaires et des enjeux scientifiques. Aujourd’hui, je porte une vision globale de l’organisation : sa performance, sa culture, ses partenariats et sa place au sein de l’écosystème.
Dans un contexte où l’environnement bouge énormément et où l’incertitude est bien réelle, cela demande agilité et lucidité. Mais c’est extrêmement enrichissant d’être à l’interface des gouvernements, des entreprises, des chercheurs et des partenaires stratégiques. J’ai le sentiment d’avoir développé une compréhension beaucoup plus fine des dynamiques de l’écosystème et de la manière dont chaque acteur contribue à l’ensemble.
S.D. : Tu fais partie du CQDM depuis près de huit ans. Selon toi, quelles ont été les plus belles évolutions de l’organisme au fil de ces années ?
V.D. : Je suis très fière de l’évolution du CQDM. À mon arrivée, l’organisation était surtout perçue comme un organisme de financement plus traditionnel : on lançait des appels à projets, on évaluait des propositions, on octroyait des fonds puis on suivait l’avancement des projets soutenus.
Aujourd’hui, nous rôle va bien au-delà de celui d’un bailleur de fonds. Nous nous positionnons comme un partenaire stratégique et un accompagnateur. Nous travaillons en amont avec les entreprises et les chercheurs pour comprendre leurs besoins réels en innovation, les aider à structurer leurs projets et faciliter les connexions stratégiques
Nous jouons également un rôle clé de maillage en organisant des rencontres ciblées, en rapprochant les acteurs autour d’enjeux industriels précis et en contribuant à créer un continuum cohérent entre les organisations qui interviennent à différentes étapes de la chaîne d’innovation.
Ce virage ne s’est pas fait du jour au lendemain. Il s’est construit progressivement, par itérations, en étant attentifs aux besoins du milieu.
S.D. : Y a-t-il un projet qui incarne particulièrement cette nouvelle approche?
V.D. : Nous soutenons une multitude de projets et ils sont tous passionnants. C’est difficile de choisir son enfant préféré. Mais si je devais en mentionner un seul, je parlerais d’AReNA, le Pôle ARN du Québec. Le projet AReNA incarne pleinement cette transformation. Il regroupe plusieurs organisations de l’écosystème autour d’un objectif commun ambitieux : positionner le Québec comme un chef de file mondial dans son domaine.
Ce type de projet est exigeant. Plus il y a de partenaires autour de la table, plus les réalités, les priorités et les contraintes diffèrent. Mais c’est précisément cette diversité qui en fait la force. AReNA nous a permis d’expérimenter une collaboration plus intégrée, plus stratégique, axée sur des résultats collectifs plutôt que sur des contributions individuelles.
Aujourd’hui, on voit une véritable appropriation du projet par l’écosystème des thérapies ARN, notamment lorsque les chercheurs, entreprises et organisations impliquées partagent la marque à l’international. Cela démontre que l’effort collectif crée une valeur ajoutée réelle et qu’il contribue à structurer l’écosystème autour d’une vision partagée.
S.D. : Quels ont été tes principaux défis cette année ?
V.D. : Deux grands thèmes ressortent : l’équilibre et la pertinence.
L’équilibre d’abord. Il est personnel, concilier la vie familiale et un nouveau rôle très prenant, mais aussi organisationnel. En tant que PDG, je dois m’assurer de répondre aux besoins de l’organisation tout en étant attentive à ceux de l’équipe. Il faut trouver le bon dosage entre préserver ce que nous faisons bien depuis longtemps et innover pour rester compétitifs.
L’autre grand défi est celui de la pertinence. Nous évoluons dans un contexte où chaque dollar compte, où les priorités gouvernementales peuvent changer et où plusieurs secteurs sont en concurrence pour obtenir du soutien. Il faut constamment se remettre en question : nos outils répondent-ils aux besoins actuels? Mesurons-nous bien nos retombées? Communiquons-nous efficacement notre impact?
Le secteur des sciences de la vie joue un rôle stratégique non seulement économique, mais aussi en matière de sécurité sanitaire et de résilience. Il est essentiel de le rappeler et de le démontrer avec rigueur.
S.D. : Que souhaiterais-tu pour l’écosystème des sciences de la vie dans les prochaines années?
V.D. : Je nous souhaite d’abord plus de stabilité. Le développement d’innovations en sciences de la vie est long et coûteux; la prévisibilité est un atout majeur pour attirer et retenir les investissements.
Mais surtout, je nous souhaite un rayonnement accru. Nous avons au Québec un écosystème exceptionnel : des talents de calibre international, des infrastructures solides, des innovations porteuses. Trop souvent, nous sommes plus concentrés à faire qu’à expliquer ce que nous faisons.
Il faut mettre davantage en lumière nos forces, attirer de grands partenaires et investisseurs, et mieux outiller nos entreprises pour qu’elles puissent traverser la chaîne de financement jusqu’à la commercialisation.
Plus de collaboration, une intelligence d’affaires partagée et une capacité collective à porter un message fort : c’est ainsi que notre secteur pourra pleinement occuper la place qui lui revient, ici comme à l’international.