Stéphanie Doyle : Montréal InVivo vient tout juste de s’installer chez Inspire BioInnovations, un nouveau pôle des sciences de la vie à Montréal initié grâce à la vision de CellCarta. Selon vous, quel rôle ce type d’infrastructure peut-il jouer dans le développement de l’écosystème, et à quoi pourrait ressembler son évolution dans les prochaines années ?
Martin Leblanc : Tout a commencé par un besoin concret : CellCarta avait largement dépassé la capacité de ses anciens locaux, tant en espace qu’en configuration de laboratoires. Nous étions situés au centre-ville et voulions absolument y rester. Quand l’opportunité de devenir le locataire d’ancrage d’Inspire BioInnovation s’est présentée, c’était une évidence.
La localisation est exceptionnelle : à quelques minutes des grands hôpitaux, de McGill, de l’Université de Montréal, de l’IRCM, du CHUM et de l’UQAM. La grande région de Montréal a des pôles de sciences de la vie à Laval et à ville St-Laurent, mais il en manquait un au centre-ville. C’est exactement ce qu’on est en train de créer ici.
L’envergure est aussi au rendez-vous : la première tour fait environ 100 000 pi², une deuxième viendra doubler cet espace d’ici deux ans, et une troisième phase est déjà planifiée. C’est une capacité qui permet de se projeter avec confiance dans l’avenir, tant pour l’expansion de CellCarta que pour l’attraction de nouvelles biotechs.
Ce que j’espère vraiment, c’est qu’on arrive à recréer ici le genre de synergie qu’on retrouve à Kendall Square à Boston, ce carrefour de grande proximité entre universités, hôpitaux et l’industrie qui joue un rôle catalyseur dans le succès d’innovation et du développement de l’industrie des sciences de la vie de la région de Boston. À Montréal, des nouvelles compagnies issues de projets académiques très prometteurs demeurent souvent trop longtemps dans le cadre universitaire faute d’espace adapté, ou doivent s’installer dans des espaces situés loin des centres universitaires et souvent perdent la proximité qui favorise le contact régulier souvent essentiel avec les innovateurs qui les ont créés. Dans les deux cas, c’est sous-optimal.
S.D. : Tu viens d’être nommé au Task Force fédéral sur les sciences de la vie, une initiative qu’on n’a pas vue depuis longtemps au Canada. C’est un nouveau mandat, avec le gouvernement fédéral cette fois. Est-ce que tu peux nous expliquer ce qui t’a amené vers ça, et comment tu vois l’importance de ce comité?
M.L.: Il y a une conjoncture particulière qui crée à la fois une menace et une opportunité réelle pour le Canada. Les États-Unis ont déclaré ouvertement ne plus vouloir payer un prix plus élevé pour les médicaments innovants que celui payé par les autres pays de l’OCDE. C’est un changement majeur. Depuis quelques décennies, l’accès rapide et le remboursement plus favorable accordés à l’innovation pharmaceutique par les États-Unis ont été récompensés par un réinvestissement massif de l’industrie pharmaceutique en usines de fabrication, en R&D, en essais cliniques. Il y a tout un écosystème d’innovation aux États-Unis qui résulte directement de ce modèle.
Avec ce repositionnement, le Canada doit ré-évaluer sa stratégie. Certains pays comme l’Allemagne semblent vouloir suivre les États-Unis en adoptant une politique de réduction de leurs dépenses. L’Angleterre, elle, a décidé de faire une plus grande place aux médicaments innovants pour mieux se positionner dans ce réalignement global. Le Canada n’est présentement ne se situe pas parmi les plus rapides à approuver de nouveaux médicaments, ni parmi les plus généreux dans leur remboursement. Conséquence directe : on attire moins d’investissements directs en manufacturing et en R&D qu’on ne le pourrait avec une approche différente.
L’industrie pharmaceutique, rappelons-le, réinvestit environ 20 % de ses revenus en recherche et développement. C’est l’industrie qui a la plus forte intensité d’investissement en R&D au monde. Si tous les pays se mettent à réduire ce qu’on paie pour le médicament innovant, il en résultera mécaniquement moins d’investissement en innovation. C’est une réalité économique simple.
Ce qui me motive à m’engager dans ce Task Force, c’est que je crois que le Canada à tous les ingrédients essentiels pour être un leader mondial dans l’industrie des sciences de la vie : le talent, les universités, les l’excellence en recherche et innovation, le capital de risque, plusieurs exemples de compagnies à succès, la proximité du marché américain et des coûts compétitifs. Nous savons également depuis très longtemps quels sont les défis structurels auxquels nous devrions nous adresser pour réaliser ce potentiel. La crise actuelle nous donne enfin le momentum pour vraiment les adresser. Ce ne sont pas de grandes révolutions qu’il faut : améliorer et accélérer les processus règlementaires pour l’accès au marché et les essais cliniques, réduire les dédoublements entre juridictions et provinces, et assurer pour nos compagnies un plus grand accès au capital de risque et de croissance provenant de sources domestiques. Il faut maintenant une stratégie globale pour les assembler.
S.D. : Quel rôle Montréal et le Québec peuvent-ils jouer concrètement dans cette ambition nationale?
M.L. : Montréal et le Québec sont clairement un des trois pôles les plus importants du Canada dans ce secteur, aux côtés de l’Ontario et de la Colombie-Britannique. On a une diversité remarquable.
Il faut qu’on soit au cœur de cette relance, en concertation étroite avec le fédéral et les provinces les plus avancées en innovation. Et l’objectif que j’espère atteindre à terme, c’est que le Canada ne soit plus seulement un endroit où on développe des innovations jusqu’à un certain stade avant de les céder ou de partir à l’étranger. Je veux qu’on aille jusqu’au bout, qu’on commercialise ici des innovations faites ici.
Il y a aussi une dimension intéressante autour des données de santé. Le Canada a dix systèmes de santé provinciaux qui pourraient, s’ils se coordonnaient mieux, devenir une infrastructure de recherche unique au monde pour mesurer l’impact réel des nouvelles thérapies sur la population et sur le système de la santé. C’est un avantage comparatif qu’on n’exploite pas encore. Si on est visionnaires dans la façon dont on le fait, on pourrait redéfinir le dialogue sur la reconnaissance de la valeur de l’innovation en santé d’une façon originale et innovatrice. C’est une stratégie sur 5 à 10 ans pour atteindre sa réalisation complète et son plein rendement, mais tous les atouts sont là et plusieurs des retombées peuvent se réaliser beaucoup plus rapidement.